Confinés mais ensemble - Chronique d’une période tourmentée #20

Jour 33

Vendredi 17 Avril

Comme hier et comme le jour d’avant, je peine à ouvrir les yeux ce matin.
Il faut dire que l’on a regardé des films jusqu’à pas d’heure hier soir.
Des films feel good pour occuper mon cerveau.
Pour l’empêcher de penser à l’horreur dehors.
Oh pas dans ma rue non, pas en bas de chez moi.
L’horreur de ceux qui meurent de ce virus qui nous contraint.
L’horreur de l’épuisement et de la détresse de ceux qui soignent.

J’émerge dans le bruit feutré de mon époux qui s’apprête à quitter le cocon.
Martin ne tarde pas à me rejoindre, réveillé par les baisers doux de son papa.
La journée est prête à démarrer...
Et j’ai la sensation d’être Bill Muray dans Un jour sans fin...

Je termine mes coquillages en même temps que mon latte.
Les enfants s’amusent devant un dessin animé.





Hier, j’ai pris conscience que la nature me manquait.
Et ce matin j’ai une idée.
Comme je ne peux pas amener de l’herbe et des fleurs sur mon grand balcon, je vais en dessiner.
Et je vais pour ce faire, aller chercher les beaux dessins que Jesus Sauvage et son amoureux nous ont offert en début de confinement et que l’on peut trouver ici et m’en servir pour faire naître sur ma fenêtre, comme un souvenir, l’herbe et les fleurs et même le cerisier et le magnolia de notre ancien jardin.



Je prends ce temps pour moi.
Juste moi, sur un fond de musique et d’enfants qui jouent.
(Ouais parce que même si j’aurais aimé vous dire que ce fut un instant de détente intense, il faut quand même que vous vous souveniez que, mon époux étant au bureau ce matin, je suis seule avec mes mômes. Donc, même si j’y ai pris beaucoup de plaisir, j’ai été interrompus environ...76 fois par des « mamaaaaaaan! Regarde j’ai fait une route! », « mamaaaaaaaaaaan! Pas cette chanson! », « mamaaaaaan! Maman? Mamaaaaan! »)



Une fois terminé, les garçons sont en admiration de leur petit jardin.
Je leur dit: Puisque nous n’avons pas d’herbe, maman vous l’a dessinée.

Le regard profond de mon grand m’interroge.
Il est sceptique.
Il me dit qu’il préfèrerait quand même de la vraie herbe mais que « ton dessin il est super chouet maman ».
Et ça me suffit.

Marius tente d’entendre la mer au fond de mes coquillages crochetés qu’il fait semblant de ramasser sur le tapis, pour « jouer à la plage »...


J’écoute « Les Paradis Perdus », juste pour moi et pour entendre la voix de Christophe...
Elle est belle cette chanson...
Je m’en rend compte aujourd’hui, plus fort qu’avant...

Jour 34

Samedi 18 Avril

Le jour sans fin recommence...
Lentement...

Nous déjeunons ensemble, enfin plutôt, en même temps.
Pour les enfants c’est sur le canapé (au grand damn de leur papa), pour ce dernier ce sera rapidement sur un coin de plan de travail, et je mettrai mille ans à préparer mon latte que je boirai assise à table et que je ne terminerai pas, comme souvent, soit parce que j’aurais été interrompue par les enfants, soit parce qu’une idée me sera passée par la tête et que je passerai à autre chose, sans transition.
L’histoire de ma vie.

Note à moi même: ne pas oublier de savourer la lenteur de chaque instant, même si l’exercice n’est pas aisé pour l’hyperactive  que je suis...

La matinée s’écoule doucement.
Les enfants grattent la terre des pots de fleurs, mon époux fait des recherches et des comparaisons pour le jour où on se décidera à tout quitter pour partir sur les routes...
Ce déménagement quelque peu précipité qui m’a obligée à dire adieu à ma maison, et maintenant ce confinement forcé nous aura au moins permis de réaliser que c’était un réel projet (à moyen terme au moins).
On sait déjà par où nous commencerions, ce que nous voudrions voir, dans les grandes lignes.
On commence à avoir une idée plus précise du genre de véhicule qui serait adapté à notre famille.
On en parle de plus en plus souvent.
On rêve, on imagine,...
Peut être que tout ça arrivera pour de vrai alors?
Peut être oui...
Ou bien la vie nous enverra un autre signe et nous changerons nos plans...
Laissons nous porter.

Pour ma part, j’ai encore mon tambour entre les doigts.
Je vous prépare un petit pas à pas pour la semaine prochaine en partenariat avec quelqu’un que j’apprends à découvrir et que j’apprécie beaucoup.
Mais il faudra patienter pour en savoir plus...!


Je ne m’arrête jamais c’est vrai.
J’ai envie de trouver du tissu pour me coudre d’autres robes, de bidouiller un costume pour les garçons, de broder trois milliards de dessins, d’écrire des cartes postales, de retrouver le Portugal, de faire des albums photos, de peindre le mur de la chambre d’amis...
Bref, mon cerveau est en permanente ébullition et ça m’épuise tellement...
Mais à la fois, j’aime tellement ça, quand ça vit, quand ça bouillonne, quand ça n’arrête pas...
Vous dites? Pleine de contradictions? Moi? Ah bon...!

Après le déjeuner, c’est à mon tour de descendre la poubelle, relever le courrier et partir en quête de farine. Nous n’en trouvons plus depuis quelques semaines.
J’ai l’idée de traverser la rue et d’aller chez le petit épicier qui fait angle, on ne sait jamais...
Mon grand me regarde avec des yeux ronds pendant que je me prépare (masque, gel hydroalcolique,...).
Je jette un regard à son papa, on se comprend.
Mes enfants ne sont pas sortis depuis le début du confinement.
Nous nous sommes refusés à leur faire faire des balades, même autorisées.
Je regarde mon Marius et je lui dis: « tu veux m’accompagner? ».
Ses yeux s’illuminent.
« oh oui maman » me répond t il timidement, comme s’il n’y croyais pas.
« Il faudra me promettre de ne rien toucher du tout et de porter ton masque sans l’enlever ».
Il promet.
Et il me suit...


D’abord la boîte aux lettres, puis la poubelle.
Puis c’est le moment de sortir.
De sortis vraiment.
J’ajuste son masque en lui faisant de nouveau mes recommandations.
Nous traversons la rue jusqu’à la petite épicerie.
Il ne touche à rien.
Je crois qu’il est effrayé.
Il ne quitte pas non plus son masque.
Nous trouvons la farine.
J’achète quelques bonbons pour lui faire plaisir, mais il sait qu’il ne pourra pas les manger tout de suite.
Nous apercevons de loin que notre boucher est ouvert, ainsi que le primeur juste à côté.
Nous pourrons à nouveau un peu plus fuir les supermarchés.

Nous rentrons, nous n’auront été dehors que quelques minutes.
Mais cet assez pour que l’œil acéré de mon petit remarquent les gens sans masques (qu’il ne manque pas de décompter tout haut...ah les enfants...) et la file d’attente mise en place devant le supermarché à grand renfort de barrières.
« Pourquoi maman? »
Je ré explique la maladie, les risques d’être trop nombreux au même endroit en même temps.
Il me répond « ah?...c’est comme ça maintenant? »
Oui mon coeur c’est comme ça maintenant.
Maintenant on doit respecter de nouvelles règles.
Et en le lui disant, je suis prise d’un angoisse sourde: pour combien de temps?
Pour quelques semaines? Quelques mois? Un an? Pour toujours?
Ce n’est pas rationnel du tout mais je reprends à nouveau la réalité de l’inconnu en pleine face...
Et j’ai du mal à l’encaisser.

Nous remontons donc.
On se déchausse dans l’entrée.
Nos quelques courses prendront l’air tout l’après midi.
Lavage de main, etc...

Retrouver le cocon rassurant.
Celui dans lequel j’ai l’impression que l’on ne risque rien...

Et après?
Est ce que j’aurais peur?
Est ce que je supporterai le fait de ne plus être collés serrés?
Est ce que tout redeviendra comme avant?
Est ce que l’insouciance reviendra?
Faudra t il du temps?

Je n’ai pas les réponse, je suis dans le flou comme nous tous je pense.
Un jour après l’autre, c’est tout ce qui me semble supportable.


Jour 35

Dimanche 19 Avril

Je traîne un peu au lit en écoutant les bruits de la maison déjà réveillée.
Je ne fais quasiment jamais ça.
Je ne reste pas au lit, je n’y traine pas, je n’y retourne pas non plus dans la journée juste pour m’allonger.
Mes ces jours derniers, les choses changent on dirait.
Je ne l’explique pas, c’est comme ça.

Une pluie fine tombe sans discontinuer...
Ça sent les dimanches « cafard », ceux que je détestais avant.
Avant...jusqu’au jour où j’ai décidé que c’était totalement inutile de passer mes dimanches à me dire que c’était nul que l’on soit dimanche, il y a déjà longtemps.
Autant en profiter non?


Pour traîner en pyjama, faire des crêpes, lire un peu, ou rêvasser...

Je vois passer sur les réseaux des choses que je ne supporte plus: les injonctions de ceux qui prônent un vie plus saine (même si le message est le bon, il n’est tellement pas véhiculé de la bonne façon), les défenseurs de une parentalité positive qui te font la leçon en te culpabilisant, les donneurs de leçons.
Je m’agace, je me dit que tout ça est tellement contre productif, qu’il n’est pas nécessaire d’être condescendant pour porter ce genre de message et faire changer les gens. Qu’il n’est pas nécessaire de les encourager à se flageller pour que le message passe.

Bien entendu ce sont des valeurs qui me sont chère, bien entendu j’essaie de m’améliorer tous les jours, mais je n’entends pas la ramener à tout bouts de champs pour pointer d’un doigt accusateur les « manquement » des autres.
Je trouve ça tellement ravageur.

Mais malheureusement, sur les réseaux, c’est monnaie courante.
Et la gentillesse bordel?
Elle est où la gentillesse?

Alors je clique ici ou la sur « ne plus suivre » pour ne plus m’infliger des choses négatives.

Ce matin je brode encore, toute la matinée même.
Je suis heureuse de ce que je vous prépare, et ça illumine le ciel gris du dehors.
Patience encore, ça arrive dans quelques jours.
J’ai hâte de vous montrer ça.


Depuis plusieurs jours, Marius nous demande une forteresse en carton.
Cet après midi, je lance mon ingénieur d’époux sur le projet.
Oui mais voila, il est ingénieur.
Il va mesurer minutieusement pour découper des créneaux égaux, il va imaginer des tours encastrées dans le cube de carton et même des chemins de ronde.
Marius va rester à ses côtés, tout l’après midi, en admiration.
Alors même si j’aurais préféré qu’il se prenne moins la tête, je suis contente de voir ce futur souvenir naître sous mes yeux.
Je filme un peu, je prends des photos.
Pour plus tard...


En attendant, je fais quelques cookies.
Toujours la même recette depuis 10 ans.
Celle ramenée des États Unis.
Celle transmise par la tante du petit garçon dont je prenais soin, quelques jours après mon arrivée.
Et depuis, je les fabrique en pensant à elle, à chaque fois.
J’en ai fait là bas pour les repas entre voisins, l’enseignante du petit L.
J’ai continué à mon retour.
Ils sont de chaque occasion.
Les anniversaires, les fêtes de la crèche, les repas partagés d’école, les goûters entre copines, les ateliers,...

Aujourd’hui j’ai fait des cookies, ça faisait longtemps.
Dehors la pluie tombait de plus en plus fort, le ciel était de plus en plus gris.
Alors, après avoir servi le goûter à ma belle équipe, j’ai emballé quelques cookies et j’ai été les déposer chez mes voisins. Les deux couples les plus âgés de l’étage.
4 cookies par couple.
Pas grand chose parce que je n’en avais pas fait beaucoup.
Ils ont tour à tour ouvert leurs portes, au départ avec un air interrogateur qui a vite laissé place aux sourires et à la conversation.
J’ai discuté un long moment devant chaque porte.
Je leur ai donné quatre cookies et un peu de mon temps.
En gardant mes distances bien sûr et en le rappelant de faire attention, avec douceur.
Ils étaient contents je crois.
Vous le savez, je n’ai plus de grands parents, mais si les miens étaient encore là, je serais heureuse de savoir qu’un(e) voisin(e) leur porte un peu d’attention.
Je suis toujours très touchée par les personnes âgées.
Ca a toujours été  et ça l’est encore plus depuis que j’ai perdu ma mamie et mon papy.
Je peux les écouter répéter des centaines de fois la même histoire.
Je transpose un peu assurément, mais je le fais de bon coeur.


En fin de journée, je vais m’allonger sur mon lit (voyez? Ca devient une habitude maintenant...).
Je m’apprête à lire un peu pendant que je sens la folie gagner le salon.
Puis je suis rapidement rejointe par Martin, puis ensuite par Marius.
Ils me couvrent de livres que je leur lit.
Ils regardent les images, je raconte les histoires.
Sous la couette, tous les trois.
Ca n’arrive pas souvent les moments comme ceux là.
Simplement parce qu’on ne prend pas le temps.
Et pourtant, c’est tellement agréable.
Tellement reposant...


20h arrive et les premiers applaudissements.
Je sors malgré la pluie qui n’en finit pas.
La dame enceinte me salue et pour la première fois le jeune homme en face aussi.
D’un signe de la main on se dit bonsoir.
Leurs yeux sourient, les miens aussi.

Je regarde vers la mer.
La ligne d’horizon est cachée par le gris du ciel.
Après la pluie le beau temps...


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